Au Japon, les électeurs de Nago refusent l'arrivée d'une base américaine

Publié le par Denis-Zodo

    Rarement une élection locale aura eu autant d'implications politiques intérieures et internationales que celle, dimanche 24 janvier, du maire de Nago (60 000 habitants) au centre de l'île principale de l'archipel d'Okinawa. Son principal enjeu était le déplacement de la base militaire américaine de Futenma (dans la municipalité de Ginowan) à Henoko, village de la côte orientale de la municipalité de Nago. Un projet à l'origine de tensions entre les Etats-Unis, qui s'impatientent, et le Japon, qui entend tenir compte de l'opinion de ses habitants. La victoire à l'arraché (52 % des voix) du candidat opposé à la construction de la nouvelle base, Susumu Inamine, est un message explicite de la population à Tokyo et à Washington.

depuis plus de deux mille jours, indique une pancarte, les militants d'une dizaine de hameaux des environs de Henoko surveillent la mer émeraude coupée au loin par l'écume d'une barre de corail. Devant leurs tentes s'ouvre la baie d'Oura, avec ses plages de sable blanc, ses criques rocheuses et ses îlots plantés de pins, qui devrait être partiellement remblayée pour y construire la nouvelle base dotée de deux pistes en forme de V de 1 800 mètres chacune.

La disparition sous une chape de béton de ce paysage enchanteur avec son récif de corail bleu, ses dugongs (espèce protégée de mammifères marins), ses îlots - lieux ancestraux de prières du culte animiste - et ses mangroves a cristallisé l'opposition aux bases américaines à Okinawa.

La lutte des communautés de pêcheurs et d'agriculteurs cultivant la canne à sucre et le maïs de Henoko s'inscrit dans un mouvement de résistance de plus d'un demi-siècle à la présence militaire américaine. "Longtemps, beaucoup d'habitants d'Okinawa semblaient résignés", dit Yoichi Iha, maire de Ginowan (90 000 habitants). "Quoi qu'ils subissent ou quoi qu'ils fassent pour protester, l'Etat n'en tenait pas compte. Ce n'est plus le cas désormais." Exigeant l'évacuation de la base de Futenma et son cortège de nuisances (bruits, accidents, criminalité), M. Iha est aussi opposé à son transfert en un autre lieu à Okinawa.

Sur une carte de Ginowan, une gigantesque tache grise s'étale au beau milieu de l'agglomération. Dotée d'une piste de 2 800 mètres, la base des marines occupe 25 % de la superficie de la ville. Selon les jours, on dénombre de 100 à 200 atterrissages et décollages qui font vibrer les vitres des habitations en bout de piste. "Le bruit est intolérable", dit un instituteur. Les hélicoptères se succèdent à cinq minutes d'intervalle et, en 2004, l'un d'eux est tombé sur l'université.

Les deux tiers des 47 000 soldats américains déployés au Japon se trouvent à Okinawa. L'Archipel, qui ne représente que 0,6 % de la superficie totale du pays, accueille 34 bases ou cantonnements et 15 champs de manoeuvre. Jusqu'en 1972, Okinawa a été sous l'administration des Etats-Unis. La rétrocession au Japon n'a rien changé à la présence des bases ni entamé les privilèges d'extraterritorialité des troupes américaines.

Au terme d'un accord signé en 2006 après dix ans de négociations, la base de Futenma devait être transférée à Henoko en dépit d'un référendum datant de 1997 par lequel les habitants de Nago avaient exprimé leur opposition à ce projet. Le maire sortant - et aujourd'hui battu -, Yoshikazu Shimabukuro, avait promis des aménagements, mais il était favorable au déplacement à Henoko où, sur les hauteurs, se trouve déjà une base militaire, Camp Schwab.

Aux dégâts environnementaux causés par le remblaiement de la baie d'Oura s'est ajouté le sentiment de beaucoup d'avoir été dupés : en débit des substantielles subventions de l'Etat pour faire accepter le projet, "le chômage atteint 12,9 % (plus du double de la moyenne nationale) et les contrats de génie civil sont allés aux géants du secteur, laissant des miettes aux entreprises locales", explique Mme Estuko Urashima, activiste d'un mouvement de citoyens à Nago.

Le mécontentement populaire a incité les conseillers municipaux à passer, un à un, du côté des opposants. A Tokyo, le vent avait tourné. Le Parti démocrate du Japon du premier ministre Yukio Hatoyama, au pouvoir depuis septembre, s'est engagé à renégocier l'accord de 2006. A la suite de l'élection de M. Inamine, Tokyo n'a guère d'autre choix que de trouver un site, hors d'Okinawa, pour transférer la base de Futenma et d'affronter le mécontentement des Etats-Unis. D'autant que la lutte à Nago a stimulé d'autres oppositions : au nord de l'île, dans la région montagneuse de Yanbaru, des mouvements de citoyens luttent contre la construction de nouveaux héliports dans ce qui est la plus vaste zone d'entraînement au combat de jungle (7 500 hectares) de l'armée américaine.

source:Lemonde.fr

 

Publié dans Economie

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