Ukraine-Russie, frontière floue

Publié le par Denis-Zodo

Le temps d’un trajet en bus, les habitants de deux villes voisines racontent leur identité commune, loin des tensions entre Moscou et Kiev.

Derrière la grille, la plaine s’étend, immense et immaculée. Les passagers de la marchroutka de la ligne Belgorod-Kharkov, une camionnette aménagée en minibus, font la queue devant la cahute des gardes-frontière ukrainiens. Côté russe, il n’a pas fallu attendre longtemps : du 1er au 13 janvier, c’est la période creuse du début d’année.

«Ça s’est réchauffé, non ?» tente Larissa Léonova, à l’abri dans son large manteau et sa toque de fourrure. Tous les habitants de cette zone frontière, habitués aux allers-retours entre les deux pays, vous le diront : à Kharkov l’ukrainienne, il fait toujours un ou deux degrés de plus qu’à Belgorod la russe, même s’il n’y a que 80 kilomètres de distance. Une chose est sûre : à cause du décalage horaire, il est une heure de moins en Ukraine qu’en Russie. Il y a vingt ans, personne ne se serait arrêté à cet endroit pour admirer le paysage enneigé. La frontière entre les républiques soviétiques de Russie et d’Ukraine n’existait que sur le papier. Et à l’époque tsariste, il n’y avait pas de frontière du tout : juste deux provinces de l’empire, souvent remodelées au gré des réformes administratives. Pour Belgorod, une ville de province tranquille entièrement reconstruite après la Seconde Guerre mondiale, il n’y avait pas d’autre horizon que Kharkov, deuxième ville d’Ukraine, l’un des centres industriels et universitaires de l’URSS, avec 1,5 million d’habitants.

Longtemps, on n’a pas fait non plus la différence entre Russes et Ukrainiens, bien que la «nationalité» de chaque citoyen soviétique fût précisée sur son passeport : Russe, Ukrainien, Letton, Tatar ou même juif. L’inamovible gouverneur de la région de Belgorod, Evguéni Savtchenko - un nom typiquement ukrainien - a lui-même confié un jour à des journalistes que son passeport soviétique mentionnait la nationalité russe, quand son frère avait été considéré comme Ukrainien par l’administration ! Résultat de ces mélanges : «Ici, presque un habitant sur deux a de la famille de l’autre côté de la frontière», raconte Irina Khorochevskaïa, rédactrice en chef de l’agence d’information locale Bel.ru. Et chaque année, rien que dans cette région, plus de dix millions de personnes traversent la frontière.

«On a toujours vécu ensemble»

Tous les passagers du minibus ont maintenant récupéré leur passeport ; ils n’ont même pas été tamponnés. Larissa Léonova remonte la dernière et s’installe tant bien que mal dans le véhicule plein à craquer. Larissa est une quadragénaire russe de Zaporojié, un centre industriel de l’est de l’Ukraine, à 300 kilomètres au sud de Kharkov. Elle retourne chez elle après une visite à sa tante, à Belgorod. Son voisin d’en face, Alexandre Balym, est ukrainien, mais habite à Belgorod - il va voir ses parents dans un village de la région de Soumy, au nord-ouest de Kharkov. Comme la majorité de la population dans l’est de l’Ukraine, les deux s’expriment spontanément en russe, avec l’accent caractéristique de la région, mais aussi du sud de la Russie, qui aspire les «g». Alexandre connaît l’ukrainien ; mais en famille, il parle le sourjik, un mélange de russe et d’ukrainien répandu dans les villages des deux côtés de la frontière. «On a toujours vécu ensemble», affirme Larissa.

Mais la chute de l’URSS les a surpris chacun de l’autre côté de «sa» frontière : dans les Etats nouvellement créés, la citoyenneté fut attribuée en fonction du pays de résidence et non de l’appartenance nationale. C’est ainsi qu’Alexandre l’Ukrainien est devenu citoyen russe et Larissa, à l’instar de millions de Russes soudain devenus étrangers dans leur propre pays, citoyenne ukrainienne. Dans la langue du peuple, Alexandre est un khokhol ; Larissa, une katsape - des mots plutôt péjoratifs mais qui, assure Larissa, «ne vexent personne, ça fait des siècles qu’on les emploie».

Pourtant, les relations des deux peuples «frères» n’ont jamais été aussi tendues que depuis la Révolution orange de décembre 2004 et l’arrivée au pouvoir en Ukraine de Viktor Iouchtchenko, que le président russe, Dmitri Medvedev, qualifie de «russophobe». Moscou accuse Kiev d’avoir trahi la Russie pour se mettre à la solde de Washington, et de participer à l’encerclement du pays par l’Otan. Côté ukrainien, on dénonce l’impérialisme russe et la tendance du Kremlin à vouloir interférer dans les affaires de son voisin.

«Ils m’ont confisqué un canard et un saucisson»

Pour les habitants de la région, dont les familles vivent des deux côtés, le problème n’est pas la «traîtrise» ukrainienne ou «l’impérialisme» russe. Le problème, c’est la frontière et ses tracas quotidiens. Aujourd’hui, deux passagers de la marchroutka ont dû rester du côté russe : une grand-mère n’avait pas l’autorisation de sortie du territoire pour son petit-fils. Le sujet favori de discussion des passagers, c’est la corruption des douaniers. «La dernière fois, ils m’ont confisqué un canard et un saucisson !» maugrée Vladimir. «Il leur manquait certainement quelque chose pour l’apéro», plaisante son voisin de gauche. Plus loin dans la file d’attente, Sveta, revenue de Moscou pour les vacances, se souvient comment l’été dernier, au bout de cinq heures de fouille de sa voiture, elle a fini par glisser 500 roubles (environ 12 euros) aux douaniers ukrainiens pour pouvoir passer sans problème.

«Belgorod est à la pointe du pays»

Ce qui ne décourage pas les voyageurs, loin de là. «Les Ukrainiens viennent travailler à Belgorod et les Russes vont à Kharkov pour se détendre et faire du shopping», explique Irina Khorochevskaïa. En Ukraine, tout est moins cher : des bus spéciaux emmènent les Russes à la baracholka de Kharkov, l’un des plus grands marchés à ciel ouvert d’Europe, un paradis des produits d’importation bon marché. Chaque été, des millions de touristes russes transitent par Belgorod pour se rendre en Crimée, au bord de la mer Noire. Et chaque année, plusieurs milliers d’Ukrainiens viennent s’installer à Belgorod, où il y a plus de travail et de meilleurs salaires. Nombre d’entre eux viennent des régions minières et pétrolières du Grand Nord russe où ils sont partis travailler à l’époque soviétique. C’est le cas d’Alexandre Balym. «Comme ça, je suis près de ma famille et je continue à toucher ma retraite russe», explique cet ancien officier de l’armée de terre.

Le dynamisme de la ville saute aux yeux. «A chaque fois qu’on vient, il y a quelque chose de nouveau», s’émerveille Alexandre Vlasenko, un Ukrainien de Zaporojié. Ici un complexe sportif flambant neuf, là des immeubles en construction, ailleurs un nouveau centre commercial. La ville aujourd’hui compte 360 000 habitants, 110 000 de plus qu’en 1990. En 2008, pour la première fois depuis la chute de l’URSS, la natalité a dépassé la mortalité. Et par rapport aux régions voisines, l’économie se porte plutôt bien : la région est l’une des premières productrices de porc et de lait du pays, et abrite l’une des plus grandes mines de fer d’Europe. «Ici, on aime dire que Belgorod est à la pointe du pays», plaisante Irina Khorochevskaïa.

«Tant que ça va mieux pour vous…»

Les habitants se sont habitués au paternalisme autoritaire du gouverneur Evguéni Savtchenko, un ancien apparatchik, au pouvoir depuis 1993. En face, en Ukraine, c’est le bardak, le «bordel» : la crise, la grippe A, les élections à répétition… «Maintenant, tout est question de qui va arriver au pouvoir», assure Ksénia Saïenko, une habitante de Belgorod venue poursuivre ses études à Kharkov. Dans la marchroutka, il suffit de lancer le sujet des élections pour que tout le monde se mêle de la conversation. «La Russie soutient Yanoukovitch [le principal candidat prorusse, ndlr], mais moi, je ne l’aime pas», lance Larissa, la Russe d’Ukraine. Alexandre, l’Ukrainien de Russie, se sent obligé de répondre : «Oh non ! Moi, ça m’est égal, tant que ça va mieux pour vous…»

Tous finissent par s’accorder sur un point : n’importe qui sauf Iouchtchenko. «De toute façon il ne passera pas, estime un autre passager, Personne ne l’aime. Et l’autre banderovets ne passera pas non plus», ajoute-t-il au sujet d’un candidat nationaliste ukrainien dont personne ne se souvient du nom. Banderovets, c’est le nom donné aux partisans ukrainiens qui combattirent les Soviétiques pendant et après la Seconde Guerre mondiale, accusés de s’être alliés avec Hitler et d’avoir participé à des massacres de civils.

En 2007, Viktor Iouchtchenko a décerné le titre de «héros d’Ukraine» à l’un de leurs chefs, ce qui a provoqué une polémique violente avec Moscou. En réaction, le président Medvedev a créé l’an dernier une «commission contre les falsifications historiques», chargée de lutter contre les tentatives de «réécrire l’histoire commune», notamment de la Seconde Guerre mondiale. «Tout ça, c’est parce que Iouchtchenko vient de l’ouest de l’Ukraine, là-bas, ils ne peuvent pas supporter les Russes», explique Alexandre. La Galicie, la région en question, annexée par l’URSS en 1939, a longtemps fait partie de la Pologne et de l’empire austro-hongrois, alors que l’est est sous influence moscovite depuis le XVIIe siècle. «C’est aussi la faute des médias, ils veulent forcer les deux peuples à se fâcher», estime pour sa part Larissa.

«Les frontières, mais qui a besoin de ça ?» Selon libération le quotidien français.

Des deux côtés, la propagande fonctionne à plein régime. En 2008, sous pression des autorités ukrainiennes, les chaînes de télévision russes ont disparu de la plupart des réseaux câblés ukrainiens et ne sont plus disponibles que par satellite. Au même moment, dans la région de Belgorod, les stations ukrainiennes ont discrètement disparu du câble local. Ceux qui font des allers-retours peuvent encore comparer. «J’étais chez mes parents près de Belgorod quand la guerre a éclaté en Géorgie, raconte Ksenia Saïenko. Chez nous, on disait que c’était la faute de Saakachvili et que l’Ukraine l’avait aidé en lui vendant des armes. Quand je suis revenue à Kharkov, c’était le jour et la nuit ! Tout le monde disait que la Russie avait agressé la Géorgie, que bientôt ce serait le tour de l’Ukraine, qu’il fallait se préparer à la guerre.» Alexandre Balym, quant à lui, «préfère éviter de parler politique» quand il arrive dans sa famille. «L’indépendance, ils n’ont que ce mot à la bouche. La frontière, les douanes, les contrôles, mais qui a besoin de ça ? Ici nous sommes tous parents, s’énerve l’Ukrainien. On a mis trois siècles à s’unifier. Peut-être qu’il en faudra encore trois pour qu’on soit de nouveau ensemble ?» Les motivations de cette guerre entre l’Ukraine et Le Russie, sont nombreuses.L’invasion de de l’Ukraine par le voisin, qui n’attendait cette opportunité d’affrontements. Peut-être la solution viendra un jour…

 

 

 

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