se cherchent un avenir

Publié le par Denis-Zodo

 

Ganesh parle sans haine. La guerre, les bombes, les cadavres, il raconte tout d'une voix si douce. "C'est inoubliable", dit-il simplement. Torse nu, jupe traditionnelle à carreaux bleus nouée à la taille, le père de famille tamoul aux mèches grises a toujours le regard un peu hagard malgré le temps qui passe. Il est assis sur une chaise tirée sur le ciment de son logis, une maisonnette surgie d'un paysage de rizières et de cocoteraies, près de Vavuniya, dans le nord du Sri Lanka. Des affiches naïves - bébés gras, colombes ou perroquets - égaient les murs peints.

Voilà huit mois que le calme est revenu dans le nord de l'île qui fut un bastion de l'insurrection séparatiste des Tigres de libération de l'Eelam tamoul (LTTE). Depuis la mi-mai 2009, les armes se sont tues avec la défaite historique des Tigres, rébellion vieille de plus de trente ans que les experts avaient présentée un temps comme la plus efficace du monde. Un ordre nouveau s'installe. Le séparatisme tamoul écrasé, le camp des vainqueurs, hérauts de la suprématie de la majorité cinghalaise bouddhiste (74 % de la population), s'entre-déchire désormais avec deux candidats rivaux : le président sortant, Mahinda Rajapaksa, et son ancien chef d'état-major, Sarath Fonseka, qui s'affrontent pour la présidentielle du 26 janvier.

De son côté, la minorité tamoule d'obédience hindoue (15 %), surtout concentrée dans le nord et l'est de l'île, s'arrache péniblement aux séquelles d'un conflit qui a fait, dans ses quatre derniers mois, jusqu'à 20 000 morts, selon une évaluation officieuse de l'ONU.

Les témoignages sur cette sale guerre commencent juste à filtrer. Les rescapés s'expriment enfin à la faveur de la décrispation du climat politique. Ces dernières semaines, le gouvernement a autorisé l'ouverture des camps de l'armée où étaient retenus, contre leur gré et dans des conditions très précaires, jusqu'à 273 000 civils tamouls qui avaient dû suivre le LTTE dans sa fatale odyssée. L'existence de ces camps, justifiée à Colombo par la nécessité d'isoler les ex-rebelles du LTTE mêlés aux civils, avait provoqué une vive tension avec la communauté internationale, très critique sur l'arbitraire d'une détention prolongée qui prenait l'allure d'un châtiment collectif antitamoul.

Deux tiers des détenus sont aujourd'hui rentrés chez eux. Environ 100 000 sont toujours dans les camps, attendant que leur village de résidence, détruit par les combats ou miné, soit réhabilité pour les accueillir. Seuls 11 000 ont été identifiés comme combattants du LTTE : ils ont été incarcérés dans des établissements distincts, d'où ils ne sortiront pas de sitôt.

Ganesh a quitté le camp de Manik Farm, en lisière de Vavuniya, le 26 octobre. Avant son internement à la fin du conflit, il était cuisinier dans les troupes du LTTE, un rôle jugé mineur par les enquêteurs militaires. Ganesh est l'archétype du civil aspiré par les orages de l'Histoire, tiraillé entre les deux belligérants. Son récit est celui d'une guerre d'une extrême férocité, où les civils ont payé un lourd tribut.

Les derniers mois de la guerre - entre janvier et mai 2009 - ont atteint des sommets dans l'horreur. "L'armée bombardait les positions du LTTE sans se soucier de la présence de la masse de civils, raconte-t-il. J'ai vu autour de moi d'innombrables civils tués par les obus de l'armée. Les cadavres étaient déchiquetés, impossibles à identifier. Beaucoup d'enfants sont morts ainsi." Le 18 février, sa soeur a péri dans un raid aérien et sa nièce a été tuée par balle.

La fille de Ganesh, elle, revient de loin. Agée de 21 ans, boucle coquette scintillant à l'oreille, Danga est assise en tailleur sur une natte jetée au sol. Elle dorlote dans ses bras son bébé de 6 mois. Le petit est né dans le camp de Manik Farm. Danga était enceinte lorsqu'elle a traversé la ligne de front pour rejoindre la zone contrôlée par le gouvernement. Course folle sous la mitraille, le long de la plage, puis à travers champs. "Lorsque nous sommes arrivés à proximité de la zone gouvernementale, nous avons été visés par une pluie d'obus, se souvient-elle. Quatre personnes sont mortes sous mes yeux." Danga a un regard noir où perce encore l'effroi. Elle presse contre elle son petit Dhanushan, miraculé de la guerre, comme pour s'assurer que le cauchemar est terminé.

Implacables sur l'attitude de l'armée, les témoignages de ces civils tamouls sont tout aussi accusatoires sur le comportement des Tigres. Au fil de sa retraite, le LTTE a emmené avec lui de force les 300 000 civils qui formaient son "peuple", otages de facto exposés en bouclier humain aux canonnades aveugles de l'armée. Ces civils étaient la dernière ressource d'un mouvement à l'agonie, désespéré, mais encore halluciné par son culte de la violence au nom du nationalisme tamoul. Ganesh confirme que les civils ont bien eu l'interdiction de fuir les derniers réduits du LTTE.

Malheur à ceux qui bafouaient la consigne : "Nous étions un groupe de 200 familles à avoir décidé de quitter le territoire du LTTE pour rejoindre la zone de l'armée. Les Tigres nous ont avertis : "Restez, ne partez pas !" Mais les gens n'ont pas obéi, ils ont continué à fuir. Les Tigres ont alors tiré sur notre groupe, à hauteur des jambes. Je ne sais pas si des gens sont morts, mais j'ai vu de nombreux blessés. Et quand nous avons franchi la ligne de front, c'est l'armée qui a tiré sur nous."

Ganesh se tait soudain. On le sent frappé d'incompréhension. Il confesse avoir "perdu la foi dans le LTTE" qui a tiré sur son peuple. Il n'est pas pour autant très sûr de cette nouvelle paix au goût amer, drapée dans les couleurs d'un nationalisme cinghalais triomphant. "J'ai peur de l'avenir, souffle-t-il. Je crains que nous, les Tamouls, ne souffrions encore."

source:Lemonde.fr

 

 

 

 

 

 

 

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