LA CRISE ALIMENTAIRE ,touche tous les contient

Publié le par Denis-Zodo

Quelles sont les causes de la hausse des prix ?

On ne peut être simpliste et chercher un bouc émissaire. Les causes sont multiples, et de nature à la fois structurelle et conjoncturelle. En premier lieu, le pouvoir d’achat des populations des pays émergents (Brésil, Chine, Inde) a, ces dernières décennies, augmenté. En conséquence, leur consommation alimentaire s’est accrue. En Asie, elle est passée de 2 150 kilocalories par personne et par jour en 1970 à près de 2 800 kilocalories en 2000. Les habitudes alimentaires ont également changé avec une consommation de viande plus élevée. Les calories d’origine animale représentaient en 1970 moins de 5 % des calories totales consommées en Asie. Trente ans plus tard, cette part a plus que doublé pour atteindre 11,7 %. Rappelons, en outre, qu’en moyenne sept calories végétales sont nécessaires pour produire une calorie animale. Dans les autres pays du Sud, on observe le même phénomène mais essentiellement dans les villes. L’urbanisation se poursuit à une vitesse très élevée. La demande alimentaire augmente ainsi plus vite que la population et cette tendance va se maintenir. La production agricole est moins excédentaire qu’il y a dix ans. Le marché est plus tendu.

Si les prix flambent depuis quelques mois, c’est qu’il y a aussi un effet conjoncturel. Plusieurs pays ont en effet subi récemment des accidents climatiques (sécheresse en Australie, typhon au Bangladesh, hiver plus froid en Chine et au Vietnam) engendrant de mauvaises récoltes. Cette situation s’est traduite par une augmentation de la demande dans les pays importateurs, tels que le Bangladesh pour le riz, et une baisse de l’offre de pays exportateurs majeurs comme l’Australie pour le blé. Certains pays exportateurs, de même que les courtiers en céréales, ont anticipé une hausse des prix en limitant les mises en marché. Le Vietnam et la Chine ont gelé leurs exportations de riz et attendent la deuxième vague de récolte (avril/mai) pour réévaluer leur position. Les spéculateurs sur les marchés à terme des produits agricoles considèrent ce secteur comme lucratif alors que s’annonce une hausse de la demande pour les agro carburants ou une baisse de l’offre liée aux accidents climatiques. Si la hausse est si sensible, cela est à la fois dû à une petite diminution de l’offre et une augmentation de la demande, mais aussi et surtout à une volatilité accrue des cours du fait de l’absence de régulation du marché : libéralisation oblige, les Etats n’interviennent plus, les stocks de céréales sont très bas. Nous sommes rentrés dans une ère d’instabilité des cours avec des risques durables de flambées intempestives.

 

 

QUELLE EST LA PART DE RESPONSABILITE DES AGROCARBURANTS DANS CETTE HAUSSE ?

Ce ne sont pas les volumes actuels de produits agricoles destinés aux agro carburants qui expliquent la hausse des prix, sauf localement chez les fournisseurs de maïs des Etats-Unis, principaux producteurs de ces carburants. D’après les estimations d’Agri monde, projet de prospective mené par le Cirad et l’Inra, sur le total des calories végétales produites dans le monde, moins de 5 % sont destinées aux usages non alimentaires dont font partie les agro carburants. L’alimentation humaine représente 55 % de ce total et l’alimentation animale 30 %. En outre, les volumes destinés aux agro carburants sont, pour le moment, faibles. Ainsi, selon l’Agence internationale de l’énergie, en 2005, 1 % des terres cultivées servaient à produire des agro carburants remplaçant 1 % de notre consommation mondiale de carburants fossiles. En revanche, la hausse annoncée de l’utilisation des céréales pour des agro carburants accroît l’intérêt du marché des produits agricoles pour les spéculateurs financiers. C’est donc plus l’anticipation de cette hausse de la demande qu’une hausse réelle qui contribue à expliquer la flambée des prix.

 

 

 

QUID DE L’IMPACT DE LA HAUSSE DU PRIX DU BARIL DE PETROLE ?

 

 

Le pétrole est un facteur de production important dans l’agriculture, en particulier dans les pays industrialisés, où elle est motorisée et fortement consommatrice d’intrants. La hausse du prix du baril se répercute bien évidemment sur le prix du transport, mais aussi sur celui des engrais, de l’irrigation par pompage et de la transformation agroalimentaire. Elle se répercute ainsi également sur le prix des produits agricoles. Il s’agit donc aujourd’hui d’inventer une agriculture et un système de transformation et de commercialisation agroalimentaire moins énergivores. C’est un enjeu majeur.

Si les pays du Sud utilisent moins d’énergie fossile pour leur production agricole, ils subissent aussi durement la hausse du prix du pétrole. Elle se répercute sur les coûts de production, de transformation et de commercialisation des produits locaux.

 

QUELLES SONT LES CONSEQUENCES DE CETTE HAUSSE DES PRIX POUR LES POPULATIONS DES PAYS DU SUD ?

 

Ce sont surtout les pays qui importent massivement des produits alimentaires pour nourrir leurs populations qui souffrent de cette hausse. Et ce sont en particulier leurs populations pauvres qui n’ont plus de marges de manœuvre pour y faire face. Cette hausse des prix n’est pas la première que subissent ces pays. En 1994, la dévaluation de 50 % du franc CFA, la monnaie des pays d’Afrique francophone, s’est traduite par un quasi-doublement des prix des aliments importés. Si cette hausse a eu des répercussions graves sur la sécurité alimentaire des populations, notamment des enfants, elle ne s’est pas traduite par des émeutes comme c’est le cas à l’heure actuelle. Aujourd’hui, la donne a changé : les marges de manœuvre des populations fragilisées par des décennies de crise économique sont très réduites. C’est en tout cas ce qui explique la crise alimentaire qu’a connue le Niger en 2005. Ce pays a subi une hausse conjoncturelle des prix liée à la demande du Nigeria voisin. Après des années de fragilisation, la population ne disposait plus des solutions qui lui permettaient d’y faire face jusqu’alors – utiliser ses stocks de sécurité, mobiliser son épargne, solliciter la famille en ville. Elle a subi le choc de plein fouet avec les conséquences nutritionnelles que l’on connaît et notamment des milliers d’enfants en malnutrition sévère. Les émeutes que l’on observe aujourd’hui sont sans doute la manifestation de l’épuisement d’une population qui n’en peut plus de décennies de crises.

 

 

QUELLES SONT LES CONSEQUENCES SUR LE SECTEUR AGRICOLE ?

 

Puisque le prix des produits importés augmente, les ménages vont sans doute reporter leur consommation sur les produits locaux. L’agriculture vivrière commerciale, délaissée depuis une vingtaine d’années des priorités des politiques, revient donc sur le devant de la scène. La Banque mondiale ne s’y est d’ailleurs pas trompée : elle replace, au travers de son rapport annuel, les enjeux agricoles au centre des questions des pays en développement et, au-delà, de la planète.

 

Les filières vivrières approvisionnant le marché domestique, et en particulier les marchés urbains, n’ont cependant pas attendu qu’on les soutienne pour répondre à cette demande. Celle-ci a explosé, avec un rythme d’urbanisation sans précédent dans l’histoire du monde. Depuis trente ans, on a assisté à un fort développement de ces filières : elles ont innové, se sont mécanisées et organisées pour offrir des produits adaptés aux modes de vie des citadins et accessibles à leur pouvoir d’achat. Le marché domestique représente aujourd’hui, en valeur, largement plus que les marchés à l’exportation dans nombre de pays. Pourtant, les politiques continuent de privilégier un développement agricole par l’insertion aux marchés internationaux. Ce dynamisme du vivrier marchand, en particulier en Afrique, dément les visions pessimistes qui considèrent que l’agriculture de ce continent est au point mort.

 

 

 

A QUELLES CONDITIONS LA PRODUCTION VIVRIERE PEUT-ELLE PRENDRE LA RELEVE DES IMPORTATIONS ?

Avant de proposer des solutions techniques miracles, il faut mobiliser les réserves existantes de gains de productivité. Elles sont encore nombreuses : il reste des terres à cultiver, des potentiels de rendement importants avec le matériel végétal existant, des moyens de réduire les pertes. Cependant, ce potentiel ne peut pas totalement s’exprimer. La grande majorité des agriculteurs sont pauvres, n’ont pas accès aux intrants, au crédit, aux assurances ou encore aux conseils. Leur environnement n’est pas favorable à leurs activités, ne sécurise pas le risque qu’ils prennent à investir davantage dans le secteur. Car la production agricole demeure une activité risquée.

Par ailleurs, les ressources existantes ne sont pas toujours suffisantes. Dans bien des cas, il manque des solutions techniques, du matériel végétal amélioré, des moyens de lutte contre les maladies pour débloquer des goulets d’étranglement et augmenter les rendements. Les investissements dans la recherche sur ces productions ont été insuffisants.

 

 

 

LE PROBLEME SE SITUE-T-IL UNIQUEMENT AU NIVEAU DE LA PRODUCTION AGRICOLE ?

Le secteur vivrier ne se limite pas aux producteurs agricoles. On l’oublie trop souvent. Il concerne également un très grand nombre d’activités permettant d’assurer la connexion entre les producteurs et le marché : activités de transformation agroalimentaire (extraction d’huile, broyage des céréales ou des racines et tubercules, séchage du poisson, etc.), de commercialisation et de distribution, ou encore de restauration. C’est, d’une part, grâce à ce secteur que les produits circulent, sont acheminés vers des marchés, sont stockés, adaptés à la demande des consommateurs et leur sont distribués. C’est, d’autre part, par l’intermédiaire de ces activités que les incitations du marché sont transmises aux producteurs, en termes de quantité, de qualité et de prix requis. Ce secteur est dans une situation paradoxale : il joue un rôle crucial de courroie d’entraînement du secteur agricole par le développement des marchés domestiques et il est pourtant presque partout négligé dans les politiques. Celles-ci se limitent bien souvent à considérer d’un côté des producteurs agricoles ruraux et de l’autre des consommateurs urbains, faisant fi de tout ce secteur qui fait le lien entre eux et régule ainsi offre et la demande.

Une marge de manœuvre de taille se situe donc dans ces activités de transformation et de commercialisation, dans la création d’un environnement plus favorable à leur développement, dans la création d’infrastructures de transport, de stockage, dans les technologies de transformation des produits agricoles. Ce secteur est essentiellement tenu par les femmes et une grande partie de la marge de manœuvre est entre leurs mains. Mais sa forte croissance depuis une vingtaine d’années a attiré quelques gros opérateurs qui spéculent et répercutent mal aux producteurs la hausse des prix à la consommation. Il faut donc des politiques qui permettent au marché de mieux fonctionner et non pas un total laisser-faire qui laisse les plus puissants profiter de positions avantageuses et accroît davantage les inégalités.

 

 

QUELLES PISTES POUR GERER LA CRISE ET EN SORTIR ?

 A court terme, des mesures d’urgence s’imposent : la crise risque d’avoir des conséquences dramatiques sur la situation nutritionnelle des plus vulnérables. Cependant, une aide alimentaire d’urgence ne réglera pas le problème.

Il est également nécessaire de libérer les marges de productivité dans le secteur du vivrier marchand, tant au niveau de la production que de la transformation et de la commercialisation. Sans qu’il y ait de solution miracle, il suffit déjà, pour faire réagir le vivrier marchand, de pouvoir garantir l’accès pour les paysans à un peu plus d’engrais, de produits phytosanitaires, de routes en bon état, de moyens de transformation, de crédit, de conseils, d’assurance, d’informations sur les prix, de réduire les taxations policières sur les routes, le prix du gas-oil. Par ailleurs, les paysans sont appauvris par des années d’abandon du secteur agricole par les politiques. C’est donc tout un soutien à l’agriculture des pays à vulnérabilité alimentaire qu’il faut relancer et non pas poursuivre une politique de libéralisation accélérée de ce secteur, lui faisant subir les aléas des marchés internationaux. Le développement agricole doit donc devenir une priorité dans l’agenda international.

A plus long terme, il sera sans doute difficile de s’affranchir de la question d’une meilleure répartition des ressources. Car c’est bien parce que certains grands pays, très peuplés, se mettent à consommer comme les pays les plus industrialisés que l’on se rend compte des limites du système. Ceux qui souffrent aujourd’hui sont bien peu responsables de ce qui les fait souffrir. Il ne s’agit plus de transférer le modèle agro-industriel pour le généraliser à l’ensemble de la planète, mais bien d’inventer ensemble un système plus durablement équitable.

 

 

Cette synthèse est alimentée par les contributions de chercheurs du Cirad spécialistes des questions d’agriculture vivrière et de sécurité alimentaire, dont un grand nombre sont en poste dans les pays du Sud. Elle sera mise à jour régulièrement au fur et à mesure des analyses en cours sur les causes et les effets de la hausse des prix.

 

Source : .science.gouv.fr

 

 

 

 

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