L'impossible réforme des services de renseignements américains

Publié le par Denis-Zodo

 Obama a promis d'améliorer le système de renseignement américain. Mais est-ce possible?

La collecte de renseignements s'apparente au jeu du chat et de la souris. Et le président Obama a promis, de rendre le chat plus fort, plus rapide et plus intelligent. Mais, au final, a-t-il suggéré, la véritable solution consiste à apprivoiser la souris. Rapporte le site slate.fr.

Dans un discours de 13 minutes, qu'il a prononcé dans la salle à manger officielle de la Maison Blanche, Obama n'a pas voulu pointer les responsabilités après la tentative d'attentat contre le vol Northwest 253 Amsterdam-Détroit du 25 décembre. Il a seulement parlé d'«échec systémique» et a décliné une série de mesures visant à prévenir d'autres tentatives de ce genre: amélioration de la technologie dédiée aux contrôles de sécurité dans les aéroports, affectation de services précis au suivi de catégories particulières de renseignement et élargissement des critères de mise sous surveillance et dans les listes de suspects des terroristes potentiels. (Parmi les listes de surveillance, on peut citer la liste d'interdiction de vol).

Obama a souligné que l'attentat au «slip-bombe» n'était pas un autre 11 Septembre du point de vue des renseignements. Les responsables du renseignement avaient assez d'informations sur Umar Farouk Abdulmutallab avant qu'il ne monte dans un avion à Amsterdam et n'essaie de faire exploser une bombe cachée dans son slip au-dessus de Detroit. Le problème n'est pas non plus lié à un manque d'échange de renseignements. En fait, les services de renseignement «n'ont pas réussi à établir des liens entre ces informations et à les comprendre». Les agences de renseignement avaient suffisamment d'éléments, mais elles ne les ont pas reliés entre eux.

Trois indications spécialement pertinentes auraient dû leur mettre la puce à l'oreille. Le premier, c'est que le père d'Abdulmutallab s'est rendu à l'ambassade américaine au Nigéria au mois de novembre pour prévenir que son fils était devenu un intégriste musulman et qu'il se cachait peut-être au Yémen. Le second est un rapport imprécis évoquant un attentat possible depuis le Yémen impliquant un Nigérian. Et le troisième était une mise en garde générale selon laquelle al Qaida dans la péninsule arabique prévoyait d'attenter non seulement aux intérêts des Etats-Unis au Yémen, mais aussi sur le territoire américain. (L'un des éléments les plus embarrassants est que le Département d'Etat [ministère américain des Affaires étrangères] ne s'est pas aperçu qu'Abdulmutallab avait un visa américain en cours de validité à cause d'une faute d'orthographe dans son nom.)

C'est Michael Leiter, le directeur du Centre national du contre-terrorisme (NCTC), qu'on a montré du doigt en lui reprochant de ne pas avoir vu le rapport entre ces indications. Et c'est assez justifié: le NCTC est l'organisation chargée d'intégrer et d'analyser les données recueillies par les 16 agences américaines de renseignement, y compris la CIA (Agence centrale de renseignements, le FBI (Police fédérale) et la NSA (Services d'écoutes). Par ailleurs, un article du New York Daily News a révélé que Leiter avait refusé de quitter la station de ski où il passait ces vacances après avoir appris la tentative d'attentat. Ce qui a jeté de l'huile sur le feu.

Obama s'est efforcé de minimiser ces reproches. Selon les conseillers d'Obama, Leiter était en contact avec l'administration et d'autres agences et n'avait été autorisé à prendre ses congés annuels qu'après avoir consulté la Maison Blanche. On ne pouvait pas non plus blâmer le NCTC. Lors d'un briefing après le discours du président, le conseiller en matière de contre-terrorisme et de sécurité nationale, John Brennan, a voulu prendre l'entière responsabilité de cet échec. «Je n'ai pas été à la hauteur», a-t-il dit. Mais Obama avait déjà pris les devants, déclarant: «Au bout du compte, c'est à moi d'assumer (...) Quand le système est défaillant, c'est ma responsabilité».

En même temps, Obama a rejeté les critiques selon lesquelles il ne prend pas la sécurité nationale au sérieux. Le vice-président de la commission d'enquête sur le 11-Septembre a exprimé ses inquiétudes, accusant le président de complaisance. D'où le réexamen des rôles respectifs de plusieurs agences, un discours présidentiel, un briefing de suivi par deux conseillers de premier plan et une discussion sur Facebook avec le Conseiller adjoint à la sécurité nationale, Denis McDonough. Dick Cheney a attaqué le président parce qu'il n'a pas parlé de «guerre» au sujet de la lutte anti-terroriste. Cette fois, Obama l'a dit à deux reprises pour faire bonne mesure: «Nous sommes en guerre. Nous sommes en guerre contre al Qaida».

Ce qu'Obama a omis de dire, mais qui apparaît clairement dans l'Analyse de la Maison Blanche, c'est que relier les informations entre elles est une tâche très ardue. Sur des millions de bribes d'informations rassemblées par 16 agences de renseignement, pas une n'a été capable de mettre en rapport trois ou quatre d'entre elles apparemment sans lien, de les classer et d'en conclure qu'il fallait agir. Plus facile à dire qu'à faire. Il s'avère que différentes composantes du système ont fonctionné. (Moins bien quand même que ce que la secrétaire à la Sécurité nationale, Janet Napolitano, a voulu le laisser entendre dans un premier temps.) Abdulmutallab figurait sur la liste des terroristes TIDE (Terrorist Identities Datamart Environnent). La police des frontières aurait été informée qu'il était en partance pour Détroit; elle prévoyait de l'interroger à son arrivée.

Mais les signaux d'alerte - la visite de son père à l'ambassade américaine ainsi que des rapports au sujet d'un attentat impliquant un Nigérian - n'ont pas suffit à déclencher le processus qui l'aurait fait passer de la liste TIDE à la liste plus restreinte des suspects interdits de vol. Le système d'alarme n'a pas été assez sensible. Comme l'a expliqué le journaliste Spencer Ackerman, il ne s'agit pas d'un échec au niveau du renseignement, mais au niveau des procédures.

C'est ce qui va changer, a promis Obama. L'analyse des données sera plus poussée. Des services particuliers traiteront les cas individuels. La liste d'interdiction de vol a déjà été allongée. Les agences devront rendre des comptes. (Dorénavant, en tout cas.) Mais, «bien sûr, il n'existe pas de solution infaillible», a ajouté Obama. Il n'existe aucun moyen d'arrêter tous les terroristes qui tentent d'entrer aux Etats-Unis. Il n'existe aucun moyen de suivre «jusqu'au bout la totalité» des pistes que la CIA découvre, comme le leur ordonne désormais le président, quelles que soient les ressources mises à leur disposition. Personne ne possède de baguette magique.

C'est pourquoi Obama souligne depuis longtemps que le contre-terrorisme va plus loin que l'arrestation des suspects dans les aéroports. Cette mission implique d'intervenir en amont pour les empêcher de devenir des terroristes. «Par conséquent, les Etats-Unis doivent adresser des messages clairs aux les musulmans du monde entier pour les convaincre qu'al Qaida ne peut rien leur apporter d'autre qu'une voie sans issue de malheur et de mort - qui passe, entre autres, par le meurtre de leurs coreligionnaires. Tandis que les Etats-Unis font partie de ceux qui cherchent la justice et le progrès», a déclaré le président Obama. C'est ce message qu'il a lancé dans son discours du Caire sur l'Amérique et le monde musulman. Rahm Emanuel a déclaré au New York Times Magazine: «Si vous demandez [à Obama] quelles sont les principales initiatives qu'il a prises pour combattre le terrorisme au cours de sa première année, son discours du Caire figurerait parmi ses trois premières réponses.»

Ce qui ne manquerait pas de scandaliser profondément Dick Cheney et les siens. Mais après une tentative d'attentat qui a montré que même un chat bien formé, bien informé et bien payé peut commettre des erreurs, l'idée d'apprivoiser la souris commence à devenir plutôt séduisante...

 

Publié dans Economie

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