L'Abkhazie, le pays qui n'existe pas

Publié le par Denis-Zodo

  Voyage au cœur des «pays des Limbes», ces provinces sécessionnistes qui luttent pour la reconnaissance dans l'indifférence générale

Lors de ma dernière visite en  République d'Abkhazie, un pays qui n'existe pas, j'ai interrogé le vice-ministre des Affaires étrangères, Maxime Gundjia, au sujet des relations commerciales que son pays n'entretient pas avec les vrais pays qui l'environnent sur la mer Noire. Vers la fin de notre discussion, il a fait une pause, regardé ma jambe, et m'a demandé pourquoi je saignais sur sa moquette. Je lui ai expliqué que j'avais glissé quelques heures auparavant et m'étais fait une blessure au tibia, jusqu'à l'os, de la taille d'une pièce d'un rouble. Le sang avait traversé la gaze et il me fallait des points de suture. «Vous pouvez aller à notre hôpital, mais son état risque de vous choquer», me conseilla Gundjia. Il m'indiqua un bâtiment juste à côté, et 20 minutes plus tard, je me retrouvai la jambe posée sur un bureau de bois sombre, grimaçant de douleur tandis que le ministre de la Santé en personne tamponnait énergiquement ma blessure à l'alcool. J'étais loin d'être habitué à un service gouvernemental à ce point personnalisé. Les faux pays ont encore des progrès à faire, me dis-je, et je me demandai s'il serait exagéré de demander au ministre des Finance de me rembourser lui-même ma TVA, et au ministre des Transports de confirmer mon ticket de bus de retour pour la Géorgie, c'est-à-dire vers la réalité.

En service prénatal .Révèlent AFP ET REUTERS, relayer par slate.fr

L'Abkhazie, ainsi qu'environ une douzaine de quasi-pays au bord de devenir de vrais États, n'est encore que dans le service prénatal de la communauté internationale. Si le présent et le passé ne présagent en rien de l'avenir, la plupart de ces pays embryonnaires finiront morts-nés, mais cela n'aura pas été faute d'essayer. Les symboles étatiques sont omniprésents dans ces pays qui n'en sont pas: bureaux remplis de fonctionnaires cravatés, drapeaux miniatures, papeterie marquée du logo national, et, évidemment, piles de vraie paperasse administrative -le tout conçu pour convaincre les visiteurs étrangers comme moi que la reconnaissance internationale est à la fois méritée et inévitable. Le Haut-Karabagh, enclave arménienne séparatiste à l'intérieur de l'Azerbaïdjan, délivre des visas ornés d'hologrammes aussi fantaisistes que difficiles à contrefaire. Le Somaliland, république relativement paisible séparée de la Somalie dévastée par la guerre, imprime sa propre monnaie à l'allure tout ce qu'il y a de plus officielle, le shilling du Somaliland, dont la plus petite dénomination vaut si peu que lorsque les bureaux de change veulent réapprovisionner leurs coffres, ils sont obligés d'utiliser des animaux de trait.

Ces quasi-États -qui vont de poudrières internationales vieilles de plusieurs décennies, comme la Palestine, le nord de Chypre et Taïwan, à des enclaves plus sombres comme la Transnistrie, le Sahara Occidental, le Puntland, le Kurdistan irakien et l'Ossétie du Sud- contrôlent leur propre territoire et gèrent des gouvernements au moins semi-fonctionnels, sans pour autant bénéficier d'une vraie reconnaissance. Appelons-les le Monde des Limbes. Ils commencent par se comporter comme de vrais pays, et espèrent le devenir un jour.

Un modèle pour les aspirants sécessionnistes

Dans le passé, les quasi-États sécessionnistes de ce genre avaient tendance à obtenir rapidement l'indépendance ou à être réassimilés en quelques années (en général après une guerre civile sanglante, comme pour le Biafra au Nigeria). Aujourd'hui, les pays des Limbes restent bien plus longtemps au purgatoire politique -ceux de cet article errent dans un désert juridique depuis 15 ans en moyenne- et représentent un phénomène international nouveau et dangereux: l'état permanent de seconde zone.

Ce phénomène est un baril de poudre qui n'attend plus que l'explosion. La première inquiétude qu'il suscite est que l'existence permanente de ces quasi-États, voire parfois leur chance, encourage d'autres sécessionnistes. Imaginez un monde où n'importe quel mouvement indépendantiste équipé d'une caisse de Kalachnikovs s'estimerait en mesure de devenir le prochain Kurdistan, pourvu qu'il engage les bons lobbyistes à Washington et qu'il ouvre un ministère des Affaires étrangères réaliste dans une capitale de fortune. La deuxième inquiétude est que ces nations en herbe n'ont aucun des droits et des devoirs des vrais pays, juste des statuts ambigus et des armes sans cadre légal. Les Nations Unies sont plutôt binaires: on y est ou pas, et si vous n'y êtes pas, vos drapeaux miniatures n'ont pas leur place à Turtle Bay [Le quartier new-yorkais où sont concentrés consulats et missions étrangères].

Mes visites dans le Monde des Limbes ces dernières années m'ont fait parcourir le spectre intégral de ces enclaves, du Khalistan virtuel, État sikh séparatiste aussi bavard que désespéré et dont le président est exilé, mais qui ne possède pas l'équivalent d'un timbre-poste de terre, au dysfonctionnement tout ce qu'il y a de plus sérieux du Somaliland, en passant par l'efficace quasi-pays pétrolier du Kurdistan. Chacun de ces presque pays est, à sa façon, un cas d'école des limites à la volonté de venir un État

 

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Jean Deschamps 24/01/2010 12:05


Bonjour,
Merci pour cet article éclairant sur les quasi-états, cela intéresse aussi la communauté philatélique, notamment au regard des éventuelles émissions illégales de timbres-poste.


Denis-Zodo 25/01/2010 21:28


merci pour le compliment, c'est le combat ,ceux qui fabriquent illegalement des timbres-postes.