Guéï et Gbagbo : quels types de rapport entre les deux hommes ?

Publié le par Denis-Zodo

         

« Dès que j’atterris à Man, j’irai d’abord dans le village de Guéï Robert, pour rencontrer ses parents et leur dire : « mais on dit quoi ? ». Et puis leur expliquer où, quand et comment moi je connais Guéï et ce qu’on faisait ensemble. Les gens ne savent pas et ils parlent, ils parlent ». Ces propos sont du chef de l’Etat ivoirien Laurent Gbagbo. Il les a tenus le vendredi 12 septembre dernier devant les cadres Dan, au palais présidentiel. Feu le général Robert Guéï était Dan comme ceux qui sont venus ce vendredi là, lui rendre visite. Le président Gbagbo a alors jugé nécessaire, d’aborder la question Guéri devant ses parents. En prélude à la visite d’Etat qu’il entend effectuer sous peu dans la région des 18 montagnes. Ainsi, le natif de Mama, au centre ouest du pays, a à cœur de se rendre à Kabacouma, rencontrer la famille de Guéï, en vue d’éclairer la lanterne de ceux qui l’accusent d’être le commanditaire de l’assassinat du défunt général. « J’irai rencontrer la famille pour régler ça », a-t-il déclaré.

 Ce que nous savons des relations entre les deux hommes, remonte à l’Ecole des Forces armées (EFA) de Bouaké. Laurent Gbagbo, Djéni Kobénan (défunt secrétaire général du Rdr), Hoba Albert, ancien directeur de cabinet de Mathieu Ekra, ancien membre influent du Pdci, sont conduits dans cette école militaire en décembre 1970. En réalité, pour leur engagement syndical, il s’agissait pour le régime d’alors, de les mettre sur le droit chemin, en leur imposant un service militaire prolongé. Ces trois hommes ont alors appartenu à la classe 69 2A et regroupés avec les éléments de la classe 70 1A. Après trois mois passés dans cette école, un Commandant d’orientation, appelé Commandant orienteur, est dépêché spécialement d’Abidjan, pour la formation et l’orientation des élèves. Les trois hommes sont alors orientés pour la formation au certificat d’arme n°1 (C.A1 infanterie). Six mois après le début de cette formation, Gbagbo, Djéni et Hoba en sont sortis avec leurs grades de Caporaux. C’est en 1971 qu’ils ont tous les trois été libérés sur ordre du président de la République Félix Houphouët Boigny. Qui estimait qu’ils étaient désormais habités par la sagesse. Le passage de ces trois hommes dans cette école, a été marqué par la présence de Robert Guéï qui était alors le Commandant en second de l’EFA, flanqué de ses quatre barrettes. Serait-ce à cette période que le Caporal de réserve Laurent Gbagbo- comme lui-même aime à le dire quand l’occasion se présente- a tissé et entretenu des relations privilégiées avec le défunt chef militaire ?

 

                                      Amitié ou relations d’intérêt ?

 

Il est possible que Laurent Gbagbo qui est un homme de grandes relations ait eu des rapports privilégiés avec Guéï. Et peut-être même à partir de son passage à l’EFA de Bouaké. N’oublions pas la transition militaire entre le 24 décembre 1999 et le 24 octobre 2000. Dix mois au cours desquels le chef de la junte militaire, en l’occurrence le général Robert Guéï, a collaboré avec les partis politiques et leurs responsables, en formant un gouvernement d’union. Cette période, fût-elle courte, a certainement permis à Gbagbo d’être ami à Guéï. Puisque, le Rdr auquel certains attribuaient le coup d’Etat de noël 99 et donc, qu’on pourrait croire plus proche de Guéï, avait finalement claqué la porte du gouvernement pour des raisons qui leur était personnelles. Restait donc le Front populaire ivoirien de Laurent Gbagbo avec qui, le général a conduit cette transition militaire jusqu’à son terme. Pour tous ceux qui ont écouté avec attention ce responsable militaire en novembre 2001, au cours du forum pour la réconciliation nationale, initié par Gbagbo, se sont, en effet rendus compte de la proximité qui a prévalu entre ces deux hommes. « Ils étaient nombreux à raser les murs et à venir me voir nuitamment. (…). Quand il disait à celle du sud qu’il avait une séance de travail avec moi, c’était archi faux. C’était au nord qu’il se retrouvait. (On se comprend). Quand il laissait le ministre de l’Education nationale, Amani N’guessan venir me voir nuitamment, pour me convaincre de laisser la rentrée scolaire s’effectuer, il avait sa petite idée derrière la tête. Parce que moi je n’en voulais pas. Je voulais plutôt laisser les enfants en dehors de ces élections. Pourtant, mes amis du Fpi entendaient se servir de ceux-là pour occuper la rue après la proclamation des résultats de l’élection », avait déclaré le chef de l’ex junte militaire. Comme pour dire que Gbagbo était aussi coupable de la gestion de cette transition, et qu’il existait entre les deux une réelle collaboration. Si c’est vraiment le cas, on peut penser que les deux hommes étaient des amis, comme le prétend Gbagbo, surtout à travers le bout de phrase « ce qu’on faisait ensemble ».

 Rappelons également que Guéï avait mis à la disposition du Fpi, les députés qui lui étaient proches, malgré la brouille occasionnée après les élections du 22 octobre 2000 entre les deux « amis ».

 

                                                   La grande explication

 

Et parce que des langues l’accusent d’être celui par qui la mort de Guéï est arrivée, Gbagbo veut se rendre à Kabacouma où, quand et comment il connaît Guéï. Il expliquera certainement dans les détails comment, où et pourquoi le natif de Kabacouma a été tué et retrouvé mort sur l’une des voies contiguë à la corniche. Puisque Affi N’guessan, son collaborateur direct, président du Fpi et premier ministre du gouvernement au moment des faits, avait lancé aux premières heures de la grave crise ivoirienne, le 19 septembre 2002, sur les antennes de Radio France internationale que Guéi avait été tué pendant qu’il se rendait à la maison de la télévision, pour s’auto-proclamer chef d’Etat. Affi a dû lui expliquer beaucoup de choses sur cette question. Lui qui séjournait au moment des faits en Italie. Parce que nous sommes certains que des questions sur la mort de Guéï lui seront posées, que répondra alors Gbagbo ? Soutiendra t-il la version d’Affi ou aura-t-il une version différente ? Que s’est-il réellement passé ce 19 septembre 2002 ? A cette question, le candidat du Fpi devra clairement répondre devant les populations de Kabacouma, pour penser espérer d’eux un minimum d’attention. Car, ces hommes et ces femmes attendent depuis belle lurette la version de Gbagbo sur cette mort « mystérieuse » du 19 septembre 2002.

Si L.G comme certains l’appellent, balaie du revers de la main les accusations des uns et des autres contre sa personne sur cet assassinat, pourquoi a-t-on entretenu autant de confusion autour du lieu et des obsèques de l’inhumation du corps sans vie du général ? On nous répondra qu’on est certainement pas de la famille pour prétendre parler de ce qui a entouré les funérailles de Guéï. Mais et la nomination du fils, Franck Guéï au poste de Conseiller du président de la République, chargé de la médecine rurale ? Cette nomination qui a fait suite au bras de fer entre Franck Guéi et ses oncles venus du village, au sujet des funérailles du défunt, laisse penser que l’on voulait maîtriser beaucoup de chose dans cette affaire qui finissait par paraître rocambolesque. Bref ! Toujours est-il que le peuple Dan n’est pas du tout convaincu que le parti au pouvoir n’a rien à voir dans la mort de Guéï. Surtout qu’après sa mort, tout a été mis en œuvre pour détruire ce qu’il a laissé de plus cher à ses proches. A savoir l’Union pour la démocratie et la paix en Côte d’Ivoire (Udpci). En effet, il n’est un secret pour personne que l’on a tenté par tous les moyens, de vider ce parti de ces bras valides. Mais, il est aussi vrai que certains ont quitté les rangs de l’Udpci pour aller créer leurs propres formations politiques, devenues des soutiens de poids au Fpi. Danielle Boni Claverie a créé l’U.R.D quand Eric Kahé s’est retiré avec l’I.R.D. Ces deux sont des figures de proue du Conseil national de la résistance et de la démocratie (C.N.R.D), une coalition de partis proches du camp présidentiel, y compris le parti au pouvoir, le Fpi. Ils ne sont pas seuls. Le député Oulé Tia et la présidente du Conseil général de Biankouma, Tia Monnè Bertine ont eux aussi fondé leurs partis ( ?). Le député Noutoua Youdé, lui, a préféré rejoindre le R.P.P.P de Dona Fologo, par ailleurs président du Conseil économique et social ; un parti de la mouvance présidentielle. Malgré toute la saignée, l’Udpci reste forte. Sa rentrée politique du 30 août dernier à San Pedro en dit long sur la force de ce parti qui reste égal à lui-même. Le mystère qui a entouré la mort de Guéi, les accrocs survenus lors des funérailles à polémique du général, la cour constante faite aux cadres de son parti, sont des épreuves que le peuple Dan a difficilement traversées.

 Gbagbo était peut-être ami à Guéï. Au nom de  cette amitié, le premier n’a pourtant pas jugé nécessaire de taire tout ce qui se racontait sur le compte du  second, après l’assassinat de celui-ci dans des circonstances non encore élucidées. Si prompt à promettre des enquêtes sur des affaires, pourquoi le pouvoir a-t-il laissé l’Assemblée nationale ivoirienne, voter une loi qui a classé les événements du 19 septembre 2002 ? En clair, tous les faits liés au 19 septembre 2002 ne peuvent pas faire l’objet d’enquête par la justice ivoirienne.

 Un ami, un vrai, on ne laisse pas raconter sur son compte des choses sans preuves, des choses infondées. On le protège contre toute sorte d’accusations gratuites. Et même quand il est soupçonné de vouloir vous poignarder dans le dos, on l’appelle et on s’enquiert des griefs qu’il a contre vous. On ne le laisse pas à la merci de voyous, pour ensuite laisser des gens  raconter des histoires sur son compte, fussent-ils des proches collaborateurs.

 De plus, qu’a fait l’ami Gbagbo pour éviter tout le brouhaha qui a été entretenu autour des funérailles de son « inséparable » Guéï ? Pour l’un et l’autre des cas, l’ami Gbagbo a regardé faire. Sans lever le moindre doigt. Or, il aurait fallu qu’il levât le simple doigt, pour que les choses ne tournent pas au pire.

Au regard de ce qui précède, Gbagbo peut certes aller dans la région des montagnes pour pêcher des voix, à l’approche des élections. Parce que Man, Biankouma, Danané, Toulepleu, Zouan-hounien, Bin-houyé… font partie intégrante du territoire national. Mais, prétendre aller expliquer quoi que ce soit sur ses relations avec Guéi, ou sur les circonstances de sa mort, se révèle comme un acte de raillerie vis-à-vis du peuple Dan et de la famille de Guéï. Quels égards pour ces notables et chefs traditionnels qui avaient pourtant été ignorés par  Franck Guéï et ses alliés lors des cérémonies funéraires à polémiques ?

On peut le dire, Gbagbo ira certainement expliquer beaucoup de choses à l’ouest. Mais la seule question qui demeure est celle-là. Pourra t-il convaincre ceux dont il espère bénéficier des voix aux prochaines élections ? Pas si sûr.

 

 

 

 

Publié dans Politique ivoirienne

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